Entre Paris et N’Djamena
Par Marie-Joëlle Rupp
Premier volume d’une série d’essais annoncés, La Nouvelle chose française rassemble les pensées
d’exil de Nimrod, philosophe, poète et romancier d’origine tchadienne. Ces pensées voyageuses, qui font « sonner la transparence au cœur des choses », ancrent la vaste
production littéraire de l’auteur dans le brassage multiculturel de la littérature-monde. Lui préfère le vocable « universel », transcendant l’héritage de la langue pour une création
libérée des contraintes identitaires.
Né à N’Djamena (Tchad), qu’il fuit en 1984, à l’âge de 25 ans, Nimrod Bena Djangrang vit aujourd’hui en France et enseigne la littérature à l’université du Michigan, aux Etats-Unis. La
stratégie éditoriale des éditions Actes Sud nous livre dans la foulée le second volet de sa trilogie romanesque, Le Bal des princes, lancée en 2001 avec Les Jambes d’Alice, et
une œuvre du même auteur destinée aux jeunes, Rosa Parks : « Non à la discrimination raciale ».
L’essai est un genre peu pratiqué par les auteurs de la littérature-monde qui lui préfèrent l’œuvre d’imagination. Après la parution de deux essais, Tombeau de Léopold Sédar Senghor (Le
Temps qu’il fait, 2003) et Léopold Sédar Senghor, cosigné avec Armand Guibert (Seghers, 2006), Nimrod confirme son excellence dans un registre auquel l’invite sa formation philosophique.
La Nouvelle Chose française rassemble des articles — dont certains inédits — parus depuis 2003 dans diverses publications. L’expression « chose française » est née sous la
plume de Saint-John Perse. Le titre choisi par Nimrod désigne la littérature africaine d’expression française ainsi nommée pour avoir « inventé une nouvelle manière d’écrire le
français ». On y retrouve le manifeste « Pour une littérature décolonisée » dans lequel l’auteur définit la posture de l’écrivain africain d’expression française : une analyse
des rapports entre le « métis culturel » et un certain lectorat occidental attaché à une conception ghettoïsée de la francophonie et à une idéologie néocoloniale en quête
d’« authentique ». A cette représentation archaïque, Nimrod oppose l’« Africain urbain » en prise avec les mêmes sentiments que les Blancs : « L’Africain écrit
comme tout le monde. Nous n’avons strictement rien d’original à dire que l’on puisse mettre au compte de notre hérédité. » Un constat sous forme de coup de semonce : « Il
ne nous reste que la révolte, devenons-en les maîtres. » Révolte, donc libération mais par l’écriture, une écriture transfrontalière dont il retrace la brève histoire, partant du rire
africain d’Ahmadou Kourouma dont Les Soleils des indépendances ont révolutionné la langue.
Si la demeure de Nimrod est l’exil, son territoire est celui de la langue française, avec laquelle il avoue entretenir une « liaison passionnée ». Son esthétique se nourrit de
celle de Senghor, lui-même héritier du génie baudelairien, mais aussi de l’engagement d’un Mongo Beti, de l’imaginaire d’un Kourouma ou de l’art de la critique d’André Gide. Raisons pour
lesquelles on ne peut plus être francophone : « L’écrivain francophone est une hérésie. En tant qu’écrivain, je ne me contente ni de phonie ni de graphie francophones : je crée
un monde — le Nouveau Monde français. »
Les essais de Nimrod sont un acte d’amour né d’un corps-à-corps dans lequel se construit l’universel, avec cette liberté du métis culturel qui « choisit, où il veut, ce qu’il veut pour
faire, des éléments réconciliés, une œuvre exquise et forte » (Senghor). On ne peut appréhender la richesse de la littérature africaine sans entrer dans le monde de Nimrod, la
« galaxie africaine exilée dans la galaxie française ».
La Nouvelle chose française, de Nimrod, Actes Sud, Arles, 2008, 125 pages, 16 euros.
Source le Monde
Samedi 27 juin 2009
6
27
/06
/2009
20:17
-
Par TCHADIANA PRESSE
-
Recommander
Derniers Commentaires